Cherchez un trois-pièces à Aix-en-Provence : vous ouvrez un portail, vous filtrez par budget, par surface, par quartier, et vous avez trente annonces sous les yeux en deux minutes. Faites la même chose pour Dakar, Abidjan ou Lomé, et le réflexe n’existe pas. On demande à un cousin. On rejoint un groupe WhatsApp de 250 personnes où les annonces défilent sans photo ni prix affiché. On tombe sur une publication Facebook vieille de huit mois pour une villa louée depuis longtemps. C’est exactement dans cet angle mort que s’est installé Keur-Immo, une plateforme d’annonces immobilières qui couvre aujourd’hui une douzaine de pays d’Afrique francophone.
L’analogie avec SeLoger vient tout de suite à l’esprit, et elle est plutôt juste dans l’intention. Mais elle est trompeuse sur un point : SeLoger est né dans un marché déjà organisé, avec des agences encartées, des mandats écrits, des diagnostics obligatoires et un notaire au bout de la chaîne. Keur-Immo, lui, arrive dans des marchés où une bonne partie de cette infrastructure reste à construire. Le portail ne se contente donc pas d’agréger de l’offre : il participe à la structuration du secteur.
Des marchés immobiliers en pleine accélération
Dakar a changé de visage en dix ans. Diamniadio est sortie de terre, les Almadies et Ngor se sont densifiées, le VDN s’est prolongé, les programmes neufs se multiplient sur la petite côte. Abidjan connaît la même dynamique avec Cocody, Bingerville ou Songon. Douala, Cotonou, Lomé, Bamako suivent des trajectoires comparables. Derrière ces chantiers, il y a une urbanisation rapide, une classe moyenne qui accède à la propriété, et une diaspora qui investit massivement au pays.
Cette demande est réelle, solvable, et souvent pressée. Ce qui manquait, c’était le canal pour la faire rencontrer l’offre autrement que par le bouche-à-oreille. Un promoteur qui livre quarante logements à Saly n’avait, jusqu’à récemment, aucun endroit évident pour les rendre visibles à un acheteur basé à Paris ou à Milan. Un propriétaire de Yoff qui loue son appartement meublé dépendait entièrement de son réseau immédiat.
Le parcours de Nicolas Luraschi

Keur-Immo est né de la rencontre entre un métier et un terrain. Nicolas Luraschi vient du digital : référencement naturel, acquisition de trafic, stratégie de contenu. Un profil qui passe sa vie à comprendre comment les gens cherchent, ce qu’ils tapent dans Google, et pourquoi certaines pages répondent à leur question quand d’autres passent à côté.
Son installation au Sénégal a fait le reste. En cherchant à se loger, puis en observant le fonctionnement du marché local, il constate une chose simple : la demande est bien là, l’offre aussi, mais elles se cherchent dans un désordre coûteux pour tout le monde. Les annonces circulent sur des supports qui ne sont pas faits pour ça. Personne ne peut vérifier qui publie quoi. Un même bien apparaît sous trois prix différents selon l’intermédiaire.
Il lance donc Keur-Immo en 2022, en partant du Sénégal. « Keur » signifie « maison » en wolof, et ce choix de nom dit assez bien l’ambition : ne pas plaquer un modèle européen, mais construire quelque chose qui parle au marché local. Le développement se fait progressivement, pays après pays, plutôt que par une expansion tous azimuts. Aujourd’hui, Nicolas Luraschi est de retour en France, où il exerce également dans l’immobilier, tout en continuant à piloter la plateforme au quotidien.
La vraie valeur ajoutée : la confiance
Il faut être clair sur ce qui bloque réellement le marché immobilier en Afrique de l’Ouest. Ce n’est pas le manque d’annonces. C’est le manque de confiance.
Un acheteur de la diaspora qui envoie un acompte depuis Bruxelles pour un terrain qu’il n’a jamais vu prend un risque considérable. Les histoires de doubles ventes, de titres fonciers douteux, de « frais de visite » réclamés par des intermédiaires fantômes ou de photos empruntées à des annonces marocaines circulent dans toutes les familles concernées. Ce climat de méfiance freine des transactions qui, autrement, se feraient sans difficulté.
C’est sur ce point que Keur-Immo se positionne, et c’est ce qui distingue une plateforme d’un simple mur d’annonces. Les professionnels qui publient sont identifiés. Les annonces sont modérées. Les biens fantaisistes, dupliqués ou manifestement faux sont écartés. Un utilisateur qui contacte une agence via le portail sait à qui il s’adresse — ce qui paraît élémentaire vu de France, et qui change tout sur place.
L’effet est cumulatif. Plus les professionnels sérieux publient sur la plateforme, plus les acheteurs s’y rendent ; plus les acheteurs s’y rendent, plus il devient coûteux pour un intermédiaire douteux de rester à l’écart des règles. La plateforme devient une forme de norme du marché.
Du Sénégal à l’Afrique francophone
Le démarrage sénégalais n’était pas un hasard. Marché mature à l’échelle régionale, forte présence de la diaspora, tissu d’agences immobilières déjà constitué à Dakar : les conditions étaient réunies pour tester le modèle sérieusement.
Le résultat, c’est qu’aujourd’hui une part importante des acteurs du secteur au Sénégal — agences établies, promoteurs, gestionnaires de biens, courtiers indépendants — publient régulièrement sur Keur-Immo. Ils ne le font pas par militantisme, mais parce que la plateforme leur amène des contacts qualifiés, y compris depuis l’Europe et l’Amérique du Nord, ce qu’aucun groupe WhatsApp ne permet.
Cette base sénégalaise a servi de socle à l’extension vers la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Bénin, le Togo, le Mali et les autres marchés couverts. Avec, chaque fois, le même travail de fond, peu spectaculaire mais décisif : cartographier les quartiers, comprendre les découpages administratifs locaux, savoir qu’à Abidjan on ne cherche pas « Cocody » mais « Riviera Palmeraie » ou « Angré 8e tranche ». Ce niveau de granularité conditionne la pertinence des résultats, donc l’usage réel de la plateforme.
Pourquoi cela nous intéresse depuis la France
Une partie non négligeable des transactions immobilières en Afrique de l’Ouest se décide en France. Des familles qui construisent au pays, des expatriés qui préparent un retour, des investisseurs qui diversifient hors de l’Hexagone. Ces projets se heurtent presque toujours aux mêmes obstacles : l’information est difficile d’accès, et l’interlocuteur difficile à valider.
Des acteurs comme Keur-Immo réduisent cette asymétrie. Ils ne remplacent pas le déplacement sur place, ni la vérification juridique d’un titre foncier, ni le conseil d’un professionnel local. Mais ils permettent de commencer à chercher sérieusement, de comparer des ordres de prix, et d’identifier des interlocuteurs traçables. Pour un marché encore jeune, c’est déjà considérable.
Le chantier de la digitalisation immobilière africaine ne fait que débuter. Les plateformes qui s’imposeront seront celles qui auront compris que leur produit n’est pas la base de données, mais la fiabilité.



